La déclaration d’amour de Louis Hee à John Ah-Oui
Nicolas Barry · Cie Ensemble facture
C’est sur une plage, en pleine nuit. L’eau de la mer est noire. Quelques lumières d’un port s’y reflètent, rouges, vertes, jaunes, clignotantes. Ou non, c’est sur une voie de chemin de fer désaffectée à la sortie d’un tunnel où l’on croit se cacher. C’est entre deux portes, sous un porche, dans un jardin, un parking, une cave, une grotte, sous un balcon. On s’y prépare : ce sera demain pendant qu’on se promène. Ou plutôt le matin, pendant le café. Peut-être un verre, une bière, oui : peut-être qu’autour d’un verre ça peut aider. C’est maintenant, quand aura dépassé cet arbre, oui c’est sûr, je commence. Non, bon alors celui là. Le suivant. Il n’a pas l’air bien. Alors non, une autre fois. Demain. Dans la semaine. Ça peut être n’importe quand, c’est comme une crise d’angoisse. On se mord la langue pour que les mots doux s’échappent.
Personne n’a jamais fait ça. C’est la première fois que ça arrive. Pas seulement à nous mais dans le monde. Il y a certes quelques chansons, des tirades. Il y a des scènes dans des films, mais c’est différent, mon amour, car tu n’es pas dedans. Ce sont des hommes et des femmes, pas souvent deux femmes ou deux hommes. Il y a un orchestre symphonique, et moi je n’ai pas d’orchestre. Il y a des acteurs splendides, moi je ne joue pas, je bafouille à peine et je ne sais pas quoi faire de mes mains. Normalement il y a Dieu mais là non, parce que « Dieu déteste les pédés. » Normalement on n’a peur de rien, on est invincible mais là non, on a peur de tout, on nous prend pour cibles. C’est pour ça qu’il faut prendre la chose au sérieux. C’est pour ça qu’il faut préparer quelque chose, attendre le bon moment et se jeter comme à l’eau, ne pas avoir peur de tomber, ne pas avoir peur d’en rire, ne pas avoir peur de se reprendre si le mot n’est pas juste et si la phrase est fausse.
Écoute moi, ça va durer à peine une minute, je dois te dire quelque chose.
